VR, IA, sextoys connectés : le futur du sexe se passera-t-il du corps ?

VR, IA, sextoys connectés : le futur du sexe se passera-t-il du corps ?

Du téléphone rose au compagnon algorithmique, en passant par OnlyFans et la réalité virtuelle haptique, la sexualité s'est progressivement déplacée hors du corps. Ce n'est pas une révolution, c'est une évolution longue d'un demi-siècle, dont nous vivons aujourd'hui l'accélération finale. Et elle redéfinit, discrètement mais radicalement, ce que signifie désirer quelqu'un.

Avant Pornhub, il y avait la voix du téléphone rose

L'histoire commence dans le noir, avec un combiné téléphonique et un numéro surtaxé. Le téléphone rose naît à la fin des années 1970 aux États-Unis, avant de s'imposer en France dès 1984 sous la forme du Minitel rose, qui permet à quelques entrepreneurs avisés (dont un certain Xavier Niel) d'y bâtir leurs premières fortunes. Dans les années 1990, à son apogée, le secteur génère entre 100 et 200 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel en France.

Le principe est simple, presque archaïque : un désir, une voix, un fantasme construit dans le vide. Pourtant, ce modèle anticipe avec une précision troublante tout ce que le numérique allait systématiser quarante ans plus tard, l'anonymat, la transaction à la minute, la mise en scène de l'intime, et surtout la déconnexion du corps physique comme condition du désir. Autrement dit : le plaisir sans présence.

À partir de 2010, Internet démocratisé érode le marché. Le chiffre d'affaires du téléphone rose en France tombe aujourd'hui autour de 50 millions d'euros, le secteur survit, hybridé à des applications mobiles et des plateformes web, mais son heure de gloire est passée. Elle a été confisquée par un bouleversement autrement plus massif : l'arrivée du porno gratuit en ligne.

Avec les grandes plateformes comme Pornhub ou YouPorn qui émergent entre 2006 et 2007, la pornographie devient illimitée, accessible sur n'importe quel écran, souvent sans débourser un centime. Le marché mondial du X est aujourd'hui estimé à environ 7,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires direct. Mais si l'on intègre les revenus générés par le trafic associé, certaines évaluations atteignent 140 milliards de dollars, soit plus de cinq fois le chiffre d'affaires de Netflix.

La pornographie représente désormais 27% du trafic vidéo en ligne mondial. En 2024, la France se hisse à la deuxième place mondiale du trafic sur Pornhub, derrière les États-Unis, avec un âge moyen des visiteurs établi à 38 ans et une part féminine croissante atteignant 30 % dans l'Hexagone.

La leçon est constante : ce que chaque génération transgresse, la suivante le banalise. Le téléphone rose était sulfureux, le Minitel rose scandaleux, Pornhub est devenu aussi ordinaire qu'une plateforme de streaming. Et ce mouvement ne s'arrête pas là.

OnlyFans : l'intime monétisé, la naissance d'une économie du désir

Le sexting, échange de messages, photos ou vidéos à caractère sexuel, s'est installé comme un préliminaire aussi courant qu'un dîner aux chandelles pour les moins de 35 ans. Ce que la distance semblait interdire, elle l'a finalement rendu possible autrement : l'absence du corps active le fantasme, l'anticipation devient érotique en elle-même. L'écran, loin de refroidir le désir, l'amplifie souvent, les psychologues parlent d'un "effet de désinhibition en ligne" bien documenté, qui libère la parole intime bien plus facilement qu'en face à face.

C'est dans ce terreau que pousse l'économie des contenus adultes. OnlyFans en est l'illustration la plus spectaculaire : lancée en 2016, la plateforme affiche en 2024 un chiffre d'affaires brut de 7,22 milliards de dollars (+9 % sur un an), pour 4,6 millions de créateurs et 377 millions d'abonnés dans le monde. Les créateurs empochent 80% des revenus, soit 5,32 milliards de dollars reversés en 2023.
La réalité derrière ces chiffres est cependant plus contrastée :

  • le top 1 % des créateurs capte 33% des revenus
  • tandis que 70% gagnent moins de 200 dollars par mois

OnlyFans n'est pourtant que la surface visible d'un écosystème bien plus vaste. Les camgirls, le porno interactif, les chatbots coquins pilotés par IA, les plateformes concurrentes (Fansly, MYM en France) dessinent un marché où l'intime est à la fois produit, service et relation simulée. Des couples en longue distance gèrent aujourd'hui une sexualité active entièrement dématérialisée, appels vidéo, sexting, sex toys connectés synchronisés à des milliers de kilomètres de distance.

Quand la technologie apprend à toucher

Reste la question du corps. Car si les images, les mots et les sons ont migré vers les écrans sans trop de résistance, le toucher semblait constituer une frontière infranchissable. La sextech s'y attaque méthodiquement.

Le marché global, sex toys, réalité virtuelle, plateformes de bien-être sexuel, robots, est évalué à 43,6 milliards de dollars en 2024. Il devrait atteindre 181,9 milliards de dollars d'ici 2034, avec un taux de croissance annuel de 17,2 % selon Emergen Research. Le seul segment des sex toys connectés a progressé de 28% en 2023. En France, 65 % des 18-45 ans déclarent avoir déjà utilisé un sextoy en 2024, contre 49 % en 2018.

La prochaine rupture a un nom difficile à prononcer en société : la télédildonique. Des appareils haptiques, pilotés via Bluetooth, sont désormais synchronisés à des contenus vidéo en temps réel grâce à des fichiers de données au format .funscript. Chaque mouvement visible à l'écran se traduit instantanément en stimulation physique sur l'appareil connecté. Des marques comme Lovense ou The Handy en ont fait un marché grand public.

Couplée à un casque de réalité virtuelle, l'expérience crée ce que les chercheurs appellent une " boucle sensorielle complète " : le cerveau accepte la fiction, physiquement. Le marché de la VR érotique a progressé de 34 % entre 2020 et 2023.

Les petites amies IA remplacent les vraies petites amies

En 2013, Spike Jonze imaginait dans Her un homme tombant amoureux d'un système d'exploitation à voix féminine. Le film était présenté comme de la science-fiction.

En janvier 2025, le New York Times publiait le portrait d'une femme de 28 ans décrivant sans gêne sa relation amoureuse avec ChatGPT, des heures de conversation quotidienne, des confidences que ses proches n'entendaient plus. Sur X, une autre utilisatrice écrivait, sans ironie : "Qui a besoin d'un homme quand tu as ChatGPT à tes côtés ?". Ce n'était pas une boutade.

Replika, application de compagnon IA lancée en 2017, dépasse en 2024 les 30 millions d'utilisateurs dans le monde. Le marché des AI girlfriend apps, Candy.AI, Kupid.AI, Nomi.AI, Romance.AI et leurs concurrentes, était évalué à 1,2 milliard de dollars en 2022 et devrait atteindre 5,4 milliards d'ici 2030.

Environ 28 % des jeunes hommes américains de 18 à 34 ans auraient déjà interagi avec ce type d'application, mais les femmes sont loin d'en être absentes : sur le subreddit r/MyBoyfriendIsAI, qui rassemble des dizaines de milliers de membres, la majorité des publications émanent de femmes, souvent lassées de la disponibilité émotionnelle de leurs partenaires réels.

Ce qui séduit n'est pas le réalisme de l'IA, c'est ce qu'elle ne fait jamais : elle ne juge pas, n'interrompt pas, ne se souvient que de ce qui vous flatte, est disponible à 4h du matin comme à midi. Une étude menée par OpenAI et le MIT Media Lab en mars 2025, analysant 4 millions de conversations, documente la mécanique : les personnes socialement isolées sont les plus exposées à développer une dépendance émotionnelle, dans un cercle vicieux où l'IA réduit la motivation à entretenir des liens humains plus exigeants. La psychiatre Nina Vasan résume le modèle économique sous-jacent : "Le chatbot ne pense pas à ce qui est le mieux pour vous. Il se demande : comment puis-je maintenir cette personne aussi engagée que possible ?".

A quoi ressemblera la sexualité de demain ?

Ce long mouvement, du téléphone rose à l'amant algorithmique, a des conséquences concrètes sur les relations, les couples et les individus. Certaines sont libératrices, mais d'autres le sont moins.

Du côté des gains : la distance n'est plus un obstacle à la sexualité, parfois même une condition préférable. L'écran filtre les maladresses, protège l'ego, laisse le temps de la mise en scène. Les règles du désir, longtemps dictées par la proximité physique, se réinventent.

Avec elles, les règles du couple : la fidélité numérique est-elle une trahison ? Un abonnement OnlyFans constitue-t-il de l'infidélité ? Un échange avec un chatbot érotique ? Ces questions, jadis rhétoriques, font aujourd'hui l'objet de négociations réelles dans des milliers de foyers. Les nouvelles normes ne viennent pas des institutions, elles s'inventent dans les DM.

Du côté des dérives : 10 % des membres du groupe Reddit r/MyBoyfriendIsAI se déclarent émotionnellement dépendants de leur compagnon virtuel. En 2024, le suicide d'un adolescent américain de 14 ans, après une relation avec un chatbot, a déclenché une alerte internationale et ouvert des procédures judiciaires contre les géants de la tech : la solitude n'est pas résolue par un algorithme qui la simule, elle peut en être aggravée.

Le corps n'a pas disparu du désir, mais il n'en est plus la condition nécessaire. Ce glissement, lent, imperceptible, statistiquement massif, redéfinit silencieusement ce que signifie être intime avec quelqu'un ... ou avec quelque chose. La question n'est plus de savoir si la technologie change notre façon d'aimer, elle le fait déjà. La vraie question est de savoir si nous le choisissons vraiment.

Denise David

Denise David

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